Dans un premier article tiré d’un exposé qu’il a présenté en janvier 2024 à Orange, le pasteur-aumonier Charles Nicolas a posé des repères concernant une réflexion éthique sur les questions concernant la fin de vie (ici).  Il y revient dans la seconde partie de son exposé en relevant les contradictions et les ambiguïtés des plaidoyers en faveur de l’euthanasie.

Une vraie solution ?

De l’avis de beaucoup, l’aide à mourir va créer autant (ou plus ?) de situations délicates qu’elle va en solutionner. A l’hôpital, une personne peut tout à fait désirer mourir à un certain moment et désirer vivre un peu plus tard. On appelle cela l’ambivalence du désir. J’ai accompagné une personne en fin de vie, consciente, qui disait le matin au médecin qu’elle désirait en finir et à son épouse l’après-midi qu’elle désirait vivre encore. Elle a finalement ‘bénéficié’ d’une sédation profonde irréversible. Comment sera vécu l’après, par ses proches ?

La Ministre Agnès Firmin-Le Bodo expliquait que “l’accès à l’aide à mourir est le continuum d’un accompagnement curatif et palliatif jusqu’à la mort”. Le site Généthique (février 2023) propose un article intitulé : Donner la mort peut-il être considéré comme un soin ? On y lit que 800.000 soignants s’opposent à l’euthanasie. Peu avant, Le Monde publiait un article dans lequel 500 professionnels de Santé se déclarent favorables à l’euthanasie (500 dont 320 sont aujourd’hui à la retraite). Comme pour d’autres sujets, on peut avoir l’impression qu’une minorité de militants entendent peser davantage qu’une majorité de personnes. Je pense à ce qu’a écrit Claire Fourcade, présidente de la Société Française d’Accompagnement et de soins Palliatifs (SFAP) : Je suis médecin, la mort n’est pas mon métier. La main qui soigne ne peut pas être la main qui tue.

Il est à noter que les responsables religieux (catholiques, protestants, musulmans…) sont pratiquement tous opposés à l’euthanasie et au suicidé assisté. Avec les Soins palliatifs, ils constatent que quand une personne est correctement accompagnée et soignée, les demandes d’euthanasie disparaissent presque totalement. Doit-on établir une loi générale pour traiter des situation quasi exceptionnelles ? Cette loi ne va-t-elle pas, paradoxalement, confronter un très grande nombre de personnes à de nouvelles et difficiles questions : Ma vie a-t-elle encore un sens ? Dois-je demander moi-même à mourir maintenant ? Ne serait-ce pas plus simple pour mes enfants ?

Nous sommes tous dépendants

Un homme de 65 ans apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable et dégénérative. Au bout de quelques jours, il confie à une infirmière son désir d’une euthanasie : Je ne peux accepter de devenir dépendant, dit-il. Réponse de l’infirmière : Nous sommes tous dépendants ! Réponse inspirée.

La pensée progressiste, cependant, ne l’entend pas de cette oreille. A l’Assemblée nationale (avril 2021), le député Olivier Falorni (PRG) défend son projet de loi pour l’euthanasie en parlant de conquérir l’ultime liberté. Jean-Louis Touraine (PS) renchérit : De la même façon que les femmes ont décidé de poursuivre ou non leur grossesse, les malades doivent pouvoir mettre un terme ou non à leur agonie ». Jean-Luc Mélenchon (LFI) conclura : L’être humain est auteur de son histoire. Chaque pas qui rend une personne plus maîtresse d’elle-même la fait avancer en humanité, même si c’est cruel d’éteindre la lumière. La liberté c’est se posséder soi-même, c’est être créateur de soi.

Jean-Christophe Combe, ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, s’exprime sur ce projet de loi sur la fin de vie (juin 2023) : Un sujet profondément intime mais avec des conséquences sociétales tout aussi profondes. Il faut être très vigilant au signal que nous envoyons aux personnes qui se sentent fragiles ou désespérées et à leurs familles.

Un des risques est qu’en outrepassant la limite de nos droits et de nos devoirs, nous ajoutions des fardeaux supplémentaires. Certains ont l’impression que ce qui prime, en fin de compte, ce n’est pas le souci que l’on a pour le patient, mais le confort des soignants, ou de la famille…

Le mythe de la  »bonne mort »

Dans ce contexte s’est développé une tentative d’apprivoisement de la mort présentée comme « faisant partie de la vie » et pouvant être vécue sans stress, sans heurt. De nombreux ouvrages ont été publiés dans ce sens ces dernières années. En quatrième page du livre de Claudie Guimet, Dernières joies avant la mort[1], on lit : « Ce livre s’attache à montrer qu’une fois la question de la douleur résolue à l’aide d’antalgiques, chacun peut vivre en toute quiétude ses derniers jours (…). Sans insister sur les questions d’ordre religieux, l’auteur a surtout voulu réconforter les humains que nous sommes tous, angoissés par la perspective de la mort. Il est temps de briser les tabous : la mort peut et doit être vaincue sereinement. » L’auteur est protestante.

Jean-Pierre Benezech, médecin du Département de soins palliatifs du CHU de Montpellier, a écrit en collaboration avec Jérôme ALRIC un livre intitulé : La mort ne s’affronte pas[2]. Ces deux praticiens présentent une approche plus respectueuse du caractère inévitablement ineffable et mystérieux de la mort. A partir de leur clinique quotidienne, ils montrent combien le mythe de la « bonne mort » peut s’avérer traumatique pour la vie psychique. De même, le réalisme de la révélation biblique ne permet pas de s’approprier cette idéologie inquiétante de la « bonne mort ». Il n’est pas rare de constater une ambivalence dans l’attitude de certaines personnes qui peuvent tout à la fois désirer partir et lutter pour vivre encore, ne serait-ce qu’un peu.

Cette ambivalence devrait-elle être regardée comme un manque de foi ? Pas nécessairement. Elle est aussi liée au fait que la mort n’est pas naturelle, contrairement à ce qui se dit. Elle est liée au fait que celui-là même qui a saisi la main de son Sauveur et a marché dans la foi n’a cependant pas encore tout saisi ni tout abandonné. En un sens, il est sauvé « à grand-peine » (1 Pi 4.18). Mais quand bien même il serait nourri de la grâce et affermi dans la foi, il peut arriver qu’un chrétien vive une agonie difficile, semblable aux douleurs de l’enfantement, comme une ultime lutte contre « le dernier ennemi » (1 Co 15.26). La vie même de Jésus nous montre que l’angoisse et la douleur ne sont pas réservées qu’aux méchants (Mt 26.38). La qualité du soutien spirituel et fraternel apporté revêtira, dans une telle circonstance, une très grande importance.

Le droit d’éteindre la lumière ?

 L’expression ‘éteindre la lumière’, utilisée par les membres de l’ADMD, est belle. Elle fait presque envie. Elle fait penser au repos bien mérité après une longue journée de travail. Mais ici, de quel repos s’agit-il ? Et de quelle lumière ?

Il est vrai qu’une souffrance intense peut ôter toute perspective d’avenir. Vouloir en finir, à certains moments, peut bien se comprendre ; à tout âge de la vie d’ailleurs, et pour des raisons infiniment variées… Mais celui qui souffre est-il à même d’évaluer si la vie est encore « digne d’être vécue », sans le regard des autres ? C’est quoi une vie digne d’être vécue ? Quels sont les critères invoqués ? Qui peut exclure que des joies insoupçonnées puissent survenir encore, après des moments de très grand inconfort ?

Les randonneurs en montagne se sont tous trouvés perplexes, un jour, devant une croisée de chemins. Lequel prendre ? Tel sentier paraît facile, ensoleillé, prometteur ; mais après le tournant il s’enfonce dans l’ombre. Tel autre sentier semble escarpé et sombre ; mais cent mètres plus loin il s’élargit et offre une vue splendide. Qu’y a-t-il après le prochain tournant ? Nul ne le sait. Peut-être le meilleur. L’intervention de « la main des hommes » est utile et bénéfique dans un grand nombre de cas. Mais elle doit trouver sa limite à un certain moment, l’actualité nous le dit tous les jours. En l’occurrence, mieux vaut laisser la lumière s’éteindre toute seule.

[1]    Dernières joies avant la mort, Cerf, 2011. Claudie Guimet est aumônier en milieu carcéral et en soins palliatifs.

[2]    Editions 2011, Sauramps médical, 2011.

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