Si nous recevions tout ce que nous demandons en réponse à nos prières, ce serait vraiment beau, pensons-nous ! Mais cela serait aussi fatal à la vraie relation avec Dieu que nous souhaitons établir avec lui quand nous le prions. Cette prière toujours exaucée serait comme une pièce mise dans un distributeur qui délivre immédiatement ce que nous désirons.
Tout comme aimer véritablement, la prière n’est pas un automatisme ; elle a pour but d’établir un dialogue, un échange, avec Dieu. Et l’amour est réel non pas pour recevoir en retour mais, à l’image de Jésus lui-même, pour se donner à l’autre. L’amour authentique est débarrassé de toute fin personnelle, il “ne cherche pas son intérêt”, comme l’apôtre Paul le dit en 1 Corinthiens 13. De même, la prière ne doit pas être en premier lieu, une quête de réponse, mais un acte d’adoration envers Dieu, l’expression d’une louange de son nom, avant d’être aussi une requête.
Cependant, si Dieu nous aime, et s’il est souverain, pourquoi ne répond-il pas toujours à notre intercession ? Nos demandes sont souvent bien légitimes, différentes des prières dépourvues de toute foi que Dieu ne veut pas entendre (Jean 9.31). Elles présentent des demandes qui, souvent, nous concernent moins nous-mêmes que les autres : un proche qui souffre, un peuple soumis à l’injustice, nos frères et sœurs persécutés…
Dieu n’a pas promis de toujours nous accorder ce que nous lui demanderions. Il s’est engagé à écouter ce que nous lui dirions. Ma voix s’élève à Dieu, et il tend l’oreille vers moi… dit le Psalmiste (77.1). Pour le chrétien, c’est une immense consolation de savoir que Dieu n’est ni sourd, ni indifférent lorsque nous nous adressons à lui ! Il n’est pas du tout comme le Baal « parti en voyage… », dont se moque Élie (1 Rois 18.27)!
Quand nous nous tournons vers Dieu, nous savons qu’il se tourne vers nous, quand nous levons nos yeux vers lui, il accueille notre louange, quand nous tendons nos mains vers lui, sa plénitude peut remplir le vide de notre cœur. Certes, Dieu ne nous accordera pas tout ce que nous demandons. Il nous entend toujours, mais parfois, et même souvent, il refuse d’exaucer notre requête. Pourtant, même ainsi, il y répond. Prendre le temps de prier, c’est comme s’arrêter à un feu tricolore. Tout comme celui-ci fait partie du code de la route que nous observons, la prière fait partie du code de la vie chrétienne. Et la réponse de Dieu correspond soit au feu rouge, soit à l’orange, soit au vert ; c’est-à-dire : non, patientez, ou oui!
Une prière inexaucée est un problème à nos yeux, car nous n’apprécions pas les “non” ou les “attendez”. Nous n’apprécions pas d’avoir à patienter et à persévérer dans notre demande. La prière est une discipline, parfois oubliée, qui nous coûte. Nous nous décourageons vite de prier, parce que Dieu ne nous semble pas comprendre les difficultés, bien réelles, que nous connaissons. Nous accueillons, en revanche, les “oui” comme la reconnaissance d’un droit.
Se poser la question : Pourquoi Dieu ne me répond-il pas ? c’est presque le monde à l’envers. La bonne question est plutôt : Pourquoi Dieu me répondrait-il ? La réponse positive est toujours une grâce et jamais un dû. Reconnaître cela, c’est respecter la liberté de Dieu. Nous n’avons pas le droit, nous ne devons pas et nous ne pouvons pas, par des serments, des marchandages, des menaces, forcer la main de Dieu. La prière n’est pas comme un bras de fer spirituel avec Dieu !
Nous savons, en effet, que Dieu a bien souvent refusé d’exaucer les prières pourtant bien intentionnées de grands saints de la Bible. Pourquoi en serait-il autrement pour nous ? Moïse a prié : Laisse-moi passer, laisse-moi voir ce bon pays, et Dieu a répondu de façon catégorique : C’est assez, ne me parle plus de cette affaire (Deutéronome 3.26). David a prié plusieurs jours pour que son fils, fruit de son adultère, soit épargné, mais l’enfant est mort. Paul a demandé que l’écharde qu’il avait dans sa chair soit ôtée, mais le Seigneur lui a répondu : Ma grâce te suffit, et l’apôtre n’a pas été guéri. Ces trois personnages ont eu la sagesse de ne pas regimber contre Dieu. Moïse a dit “C’est assez” et il s’est contenté de regarder de loin le pays promis, David s’est levé et a repris ses activités sous le regard étonné de ses serviteurs, et l’apôtre Paul a accepté son infirmité.
Nous ne devons pas oublier que dans la Bible, entre nos prières et les réponses de Dieu, se glissent des petits mots concernant sa volonté. Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel est en bonne place dans la prière que Jésus a enseignée à ses disciples. L’apôtre ajoute : Voici l’assurance que nous avons auprès de lui ; si nous demandons quelque chose selon sa volonté, il nous écoute (1 Jean 5.14).
Il faut le dire : Moïse, David et Paul n’ont pas reçu à leur prière de réponse selon leur désir, parce que telle n’était pas la volonté de Dieu. Cela n’est pas douteux, même si cela n’a sûrement pas été facile pour eux de l’accepter. En formulant leur requête, ils ne savaient pas quelle était la volonté de Dieu pour eux. Ils ont dû l’apprendre, l’intégrer dans leurs circonstances de vie et s’incliner devant la volonté toute bonne de leur Seigneur.
Notre problème est comparable. Au moment où nous formulons notre requête, la volonté de Dieu est un secret pour nous. Cela, nous ne l’ignorons pas. La volonté secrète de Dieu est, en effet, ce que nous ne savons pas encore aujourd’hui, mais que nous saurons un jour, demain, plus tard ou peut-être pas ici-bas. Par exemple, la date du retour de Christ est un secret pour nous, mais le jour où il reviendra, la volonté de Dieu nous sera révélée. L’avenir, dans tous les domaines, appartient au secret de Dieu.
Le problème que nous pose la prière inexaucée est celui de l’acceptation de la volonté de Dieu, comme étant sage et bonne. Qu’il est difficile d’accepter les “non” clairs et nets ! Et plus l’objet de notre requête nous tient à cœur, est une question de vie et de mort, plus les “non” nous semblent trop durs. De façon semblable, il est très pénible de vivre des semaines, voire des années, dans une situation de type “feu orange, attendez”. Nous prions longtemps, ou avec ferveur, pour la conversion d’un parent proche, pour une guérison, pour un problème dans notre Église, pour une situation inextricable dans la famille, pour la suppression du joug d’un dictateur… et le ciel semble d’airain. Le trône de la grâce ne semble plus l’être.
Comme dans le cas des réponses négatives, nous sommes tentés d’imaginer que Dieu est insensible, incapable ou même méchant envers nous. Pourquoi y a-t-il des gens pour qui “ça marche” toujours, et pas pour nous ! Nous pouvons accumuler des ressentiments contre Dieu, allant jusqu’à l’accuser d’injustice. Parfois, notre révolte frôle l’attitude de la femme de Job, qui, face aux souffrances de celui-ci, lui conseille : Maudis Dieu et meurs ! La réponse de Job est lumineuse : Quoi, nous recevrions de Dieu le bien, et nous ne recevrions pas aussi le mal ! Et l’écrivain inspiré commente : En tout cela, Job ne pécha point par ses lèvres (Job 2.10).
Même si notre désir de toujours classer nos problèmes dans des dossiers bien rangés et étiquetés doit en être contrarié, la sagesse suprême est de reconnaître que même si notre prière ne reçoit pas une réponse qui nous satisfasse en temps et en mode, Dieu connaît toutes choses et agit toujours pour notre bien et par amour. Dieu fait coopérer toutes choses au bien de ceux qu’il aime… (Romains 8.28).
Sûr de cela, le chrétien cherchera, face aux non-exaucements temporaires, durables ou permanents, à ne pas se révolter contre Dieu, à ne pas laisser s’introduire en lui une racine d’amertume. La soumission, l’humilité patiente devant la volonté de Dieu est une attitude de foi qui, contrairement à ce qu’on pourrait penser, amène ses propres bénédictions. Quelle bénédiction, en effet, que de se placer aux pieds du Seigneur dans une attitude de confiance filiale !
La satisfaction passagère produite par l’obstination à suivre notre propre volonté, ou à l’imposer, n’est qu’illusoire, même si obéir à Dieu nous coûte notre plus cher désir ici-bas. Nous avons à découvrir que Dieu nous suffit en lui-même. Mieux que les réponses “faciles”, le non-exaucement de la prière est l’occasion de vivre plus profondément la foi en Dieu, sans preuves visibles à l’appui, mais en nous fiant simplement à son caractère, sa bonté et ses promesses.
Contrairement à ce que nous attendrions face à nos requêtes inexaucées, une telle attitude suscite en nous une confiance élargie, une communion approfondie et une espérance vivante envers Dieu lui-même. C’est la foi de l’enfant que Jésus prend pour exemple de l’entrée dans le royaume de Dieu. Un enfant entend le “non, tu ne peux pas, tu n’auras pas…” de son père, même s’il ne sait pas encore que celui-ci n’a jamais agi autrement que pour son bien.
Par nos prières, Dieu nous permet de nous associer à l’accomplissement de sa volonté. Dieu incorpore avec sagesse nos actions et nos prières dans sa volonté : il écoute et répond, n’en doutons pas, accomplissant ainsi son plan d’amour pour nous et pour les autres. Prier est donc l’acte mystérieux qui nous unit à Dieu et, étant donné notre désir de lui être agréable, qui unit notre volonté à la sienne.
Ne nous privons donc pas de prier, de prier sans cesse afin que cette communion soit toujours plus étroite !
(Pour un article du même auteur sur ce qu’est une identité chrétienne, voir ici; pour un article sur la prière et la méditation sur la mort par Charles Drelincourt, voir ici).
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