Ne pas céder à une propagande politique qui trahit la Bible

L’amalgame opéré ici ou là entre l’Iran moderne issu de l’empire perse, et Amalek, l’ennemi héréditaire d’Israël dans la Bible (mentionné aux livres de l’Exode, des Nombres, du Deutéronome, des Juges et de 1 Samuel), et ce en vue de justifier aujourd’hui certaines entreprises militaires, ne résiste pas à l’examen des données bibliques, même si une telle assimilation relève d’un registre symbolique. Cela constitue même une falsification intentionnelle de l’histoire du peuple d’Israël dans l’Ancien Testament à des fins de propagande idéologique contemporaine. C’est ce dont tous les chrétiens devraient se rendre compte avec lucidité en ce qui les concerne, afin de ne pas se laisser manipuler par des éléments de langage fallacieux.

L’actualité tragique de la guerre Israélo-américaine déclenchée contre l’Iran au Moyen Orient m’amène donc à faire le point sur la relation entre l’empire perse et le royaume de Juda dans l’Ancien Testament ;  en tout cas entre les souverains perses de la dynastie des Achéménides (à partir de Cyrus II le Grand 559-530 av. J-C) et les Judéens, c’est-à-dire les habitants du petit royaume de Juda, emmenés pour la plupart en exil en 587-586 av. J-C. par la puissance régionale dominante qui précéda l’empire perse, à savoir l’empire néo-babylonien de Neboukadnetsar.

Cyrus et l’empire des Mèdes et des Perses

La conquête de l’empire des Mèdes par Cyrus en 550 av. J-C, à partir du pays d’Anshan (les provinces orientales d’Elam) avait permis à Cyrus d’unifier l’empire mède avec une partie du territoire des Perses. En conservant la ville d’Ecbatane comme l’une de ses capitales et en nommant souvent des Mèdes à des postes élevés dans l’administration de son empire, son royaume devint connu sous le nom de « Mèdes et des Perses » (Daniel 5.28 ; 6.9 ; Esther 10.2). Sa conquête de la Médie lui accorda de facto la domination sur les provinces d’Assyrie, de Mésopotamie, de Syrie, d’Arménie et de Cappadoce. Après la conquête du royaume de Lydie à l’ouest, puis celle des tribus perses orientales, ce fut au tour de Babylone de tomber sans coup férir sous la domination de Cyrus en l’an 539 av. J-C.  Le Belshatsar mentionné au chapitre 5 du livre de Daniel était le fils régnant du dernier souverain babylonien en titre, Nabonide (lui-même fils de Neboukadnetsar). Nabonide avait quitté sa capitale plus de treize ans auparavant pour s’adonner au culte de divinités antiques dans le nord de l’Arabie, étant devenu de ce fait très impopulaire auprès des Babyloniens. Selon les sources de l’époque, ceux-ci accueillirent Cyrus en libérateur et en restaurateur de leur divinité Marduk.

C’est précisément ici que s’ouvre le chapitre de la relation entre les Judéens et les Perses. L’empereur Cyrus est connu pour avoir pratiqué une politique de tolérance religieuse envers les peuples qui lui étaient soumis. Il permit aux déportés de l’empire de Babylone désormais déchu, de retourner sur leurs terres ancestrales et de restaurer les temples et statues de leurs divinités, afin que celles-ci offrent des prières quotidiennes envers les deux divinités supérieures de Babylone: Marduk (aussi connu sous le nom de Bel) et Nebo. C’est dans ce contexte que les Judéens retourneront en Juda pour reconstruire le temple détruit lors de la prise de Jérusalem par Neboukadnetsar quelques décennies plus tôt. Entamé vers 520, il ne sera achevé qu’en 516, après des retards dont les livre des prophètes Aggée et Zacharie, ainsi que celui d’Esdras (5.1) se font directement l’écho.

L’édit de Cyrus à la fin du second livre des Chroniques

C’est par le second livre des Chroniques que se conclut le canon de la Bible hébraïque, la TaNaK (Torah-Neviim-Ketuvim : Loi-Prophètes-Écrits). Même si sur le plan chronologique les événements rapportés dans les livres d’Esdras, Néhémie ou Esther se situent postérieurement par rapport à ceux rapportés aux deux livres des Chroniques, il n’en demeure pas moins que la Bible hébraïque conclut sur le passage suivant, qui témoigne précisément de la bienveillance du souverain perse Cyrus vis-à-vis des Judéens, par l’action de la providence divine :

La première année de Cyrus, roi de Perse, afin que s’accomplisse la parole de l’Éternel prononcée par la bouche de Jérémie, l’Éternel réveilla l’esprit de Cyrus, roi de Perse, qui fit faire de vive voix et par écrit cette publication dans tout son royaume : Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : l’Éternel, le Dieu des cieux, m’a donné tous les royaumes de la terre, et il m’a chargé de lui bâtir une maison à Jérusalem en Juda. Qui d’entre vous appartient à tout son peuple ? Que l’Éternel, son Dieu, soit avec lui, et qu’il monte !

Le contraste frappant entre le festin impie du dernier souverain babylonien Belchatsar, durant lequel il profane les ustensiles du temple de Salomon (le tout suivi de la fin abrupte de son règne cette même nuit d’après Daniel 5.30), et l’attitude de Cyrus dans le passage cité à la toute fin de la TaNaK, n’est pas une simple coïncidence.  Il témoigne au contraire d’une unité de propos autour du plan de Dieu pour son peuple. Qui plus est – de manière tout à fait exceptionnelle dans la Bible – au livre du prophète Ésaïe (44.28 ; 45.1-6), Cyrus, souverain païen, se voit attribuer le titre de « berger » et même de « messie » (45.1) en relation avec la mission que Dieu lui a confiée en vue de la restauration de son peuple, ce qui implique la victoire de l’empereur perse sur les nations avoisinantes. (Pour un article solidement présenté sur la vision du bélier à deux cornes en Daniel 8.3-4, en référence à l’empire des Mèdes et des Perses, voir De fausses interprétations bibliques concernant l’Iran qui détournent du sens de l’Écriture).

Les autres mentions de la Perse dans l’Ancien Testament, témoignent, elles aussi, de la bienveillance des souverains perses vis-à-vis des Juifs vivant sous leur sceptre, qu’il s’agisse d’Assuérus (Xerxès) au livre d’Esther (chapitres 5 à 7), ou d’Artaxerxès au livre de Néhémie (chapitre 2 ; 13.7).

Dans le premier cas, l’empereur perse empêche la destruction du peuple juif préméditée par son ministre Haman, lui-même descendant du roi amalécite Agag (1 Samuel 15) : il fait retomber sur sa famille le mal qu’il avait planifié.  Par rapport aux Amalécites, il faut garder à l’esprit que les Perses sont des Aryens (ethniquement le groupe des indo-iraniens), alors que les Amalécites dont il est question, sont des Sémites:  en Genèse 36.12, Amalec, père de cette nation, est un petit-fils d’Ésaü. (Pour plus de détails sur Amalek, voir l’article  Qui est Amalek dans la Bible et fait-il référence à l’Iran?).

Dans le second cas, Artaxerxès permet à Néhémie d’aller à Jérusalem pour en rebâtir les murs. Cette permission lui est accordée une seconde fois après son retour au service de l’empereur (13.6-7).  Le chapitre 6 du livre d’Esdras cite le texte d’un rouleau officiel retrouvé en Médie et datant du règne de Cyrus, qui autorise la reconstruction du temple de Jérusalem, raison pour laquelle tous doivent se conformer à cet édit.

En résumé, si l’on considère les grandes puissances régionales avec lesquelles les Israélites ont eu affaire dans l’Ancien Testament (Égypte, Assyrie, Babylone, Perse), il ne fait aucun doute que ce sont les Perses qui ont eu l’attitude la plus bienveillante à leur égard.

Une assimilation fallacieuse de l’Iran à Amalek dans l’Ancien Testament

Voilà en quoi toute assimilation de l’Iran d’aujourd’hui à un ennemi héréditaire qu’il conviendrait d’annihiler en raison d’une sorte de « fatwa » biblique qui devrait être appliquée en référence à Deut. 25.17-19 ou 1 Samuel 15, repose sur une base tout à fait factice : elle impose une lecture anachronique – hors contexte – de ces textes, supposant une continuité historique et symbolique inaliénable entre ce qui s’est déroulé il y a quelque trois mille ans et ce qui se passe aujourd’hui.

C’est dans les événements qui se sont déroulés dans cette région du monde à partir de 1948 puis de 1979 (avènement de la République islamique qui rompt radicalement avec la politique de coopération entre l’Iran et Israël pratiquée jusque-là), qu’il convient de chercher les causes du conflit actuel.

Une communauté juive, une des plus anciennes au monde, est toujours présente en Iran, héritière du passé historique dont il vient d’être question, malgré une large émigration après 1979. Les estimations concernant le nombre de Juifs vivant en République islamique varient : entre 8000 et 10000 selon certains. Une trentaine de synagogues y sont actuellement recensées, principalement dans les grandes villes. Cette communauté n’a cependant jamais considéré l’avènement de l’état d’Israël en 1948 comme un moment messianique ou eschatologique dont il conviendrait de se réjouir. Il faut souligner que cette position, évidemment la seule autorisée en République islamique, est d’abord motivée par des considérations théologiques propres au judaïsme orthodoxe classique: elle rejette le sionisme en tant qu’idéologie imposée comme expression légitime et nécessaire de l’existence du peuple juif. Tout comme pour les Arméniens iraniens (au nombre d’environ 150000 aujourd’hui) la communauté juive d’Iran jouit d’une protection garantie constitutionnellement au sein de la République islamique, étant représentée en tant que minorité religieuse au Majlis, le parlement iranien. Il n’y pas d’entrave particulière au culte juif ni aux activités culturelles de cette communauté, ceci évidemment dans le cadre bien particulier de la République islamique d’Iran.

Cela n’enlève hélas rien à la réalité de la persécution avérée contre tout musulman qui quitte l’islam pour une autre religion, ou contre la minorité religieuse Bahaï, au sein de la République islamique. Néanmoins, en dépit de – ou peut-être en raison de – ce type de persécution, le nombre de conversions à la foi chrétienne augmente de jour en jour en Iran, comme l’indiquent de nombreuses sources indépendantes.

Ce n’est donc pas en faisant preuve de crédulité vis-à-vis de telle ou telle propagande qui tâche de récupérer l’histoire biblique, quels que soient ceux qui la propagent, que les chrétiens dans le reste du monde aideront en quoi que ce soit les Juifs d’Iran, et encore moins leurs frères et leurs sœurs qui, dans la clandestinité, vivent leur foi en Jésus-Christ, le Messie promis dans l’Ancien Testament qui a véritablement été manifesté en chair.

Pour un article complémentaire sur un sujet relié, voir Israël et les nations.

Image: tombeau de Cyrus, photo de Hossein Hosseini sur Unsplash

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