L’objet du présent article est de mettre en regard deux textes ayant trait à la personne de Jésus-Christ, l’un de l’historien romain Publius Tacite, l’autre de l’évangéliste Jean, qui proviennent de sources fort différentes, mais dont la rédaction initiale diffère d’à peine quelques décennies, au tournant du premier et du deuxième siècle. Cette mise en regard permet de mettre en évidence le fait que la comparution de Jésus-Christ devant Ponce Pilate et sa condamnation au supplice de la crucifixion sous le règne de l’empereur Tibère, était un fait généralement accepté dans les cercles païens aussi bien que chrétiens.
Les sources les plus récentes des textes de l’Antiquité
La question de la validité et de l’ancienneté des témoignages concernant la personne de Jésus de Nazareth, ou, plus généralement, des différents textes qui constituent le Nouveau Testament, est régulièrement posée (pour un article général sur l’existence historique de Jésus attestée par des sources chrétienes aussi bien que non chrétiennes voir ici). Certains (quasi inexistants parmi les historiens, ce sont surtout des essayistes qui soutiennent cette position [1]) prétendent même que ce Jésus n’aurait en fait jamais existé en tant que personnage historique tel que globalement rapporté dans les évangiles du Nouveau Testament : il ne serait au fond que la projection magnifiée par des disciples enthousiastes, d’un obscur enseignant ayant sans doute existé, mais dont on ne sait finalement quasi rien : c’est ce qu’on appelle la thèse « mythiste » (c’est-à-dire Jésus-Christ en tant que pur mythe religieux).
Face à ces allégations, en particulier en ce qui concerne les sources écrites sur la personne de Jésus, il faut commencer par redire ce que l’on passe généralement sous silence : aucun texte de l’Antiquité n’est mieux attesté par des documents proches de sa rédaction que le Nouveau Testament (dans ses différentes parties). A cet égard il n’y a même aucune comparaison possible entre les textes du Nouveau Testament, et des ouvrages fameux comme La République de Platon ou La Guerre des Gaules de Jules César. Prenons les dialogues du philosophe grec Platon, rédigés au quatrième siècle avant notre ère. Il faut remonter à la fin du IXe siècle de notre ère – entre l’an 870 et l’an 900 environ – pour trouver le codex le plus ancien, écrit sous forme de livre constitué de quelque trois cent-cinquante feuilles de parchemin, qui nous donne accès à ces textes, comprenant entre autres les dix livres qui forment La République : soit environ 1250 à 1300 ans après la rédaction initiale par Platon. Nous avons donc affaire à une copie de copies étant elles-mêmes des copies de copies plus anciennes. On fait néanmoins confiance à l’exactitude de la transmission du texte original lorsqu’on lit aujourd’hui La République dans une traduction française ou en quelque autre langue contemporaine. Lorsque j’ai étudié La République en cours de philosophie de terminale au lycée parisien où je faisais mes études secondaires à la fin des années soixante-dix, notre professeur n’a jamais ne serait-ce qu’évoqué la possibilité d’une transmission défectueuse de ce grand texte philosophique.
Les Annales de Tacite
Pour ce qui est du premier de ces deux textes de l’Antiquité qui nous intéressent particulièrement, il s’agit des Annales de l’historien romain Publius Tacite, né vers l’an 56 de notre ère et mort autour de l’an 120. Tacite a donc un pied bien ancré dans le premier siècle de notre ère. De l’avis général des historiens, il rédige ses Annales sur l’histoire de Rome (couvrant principalement les règnes des empereurs Tibère et Néron), entre l’an 115 et l’an 117, donc peu avant sa mort. Un passage, que l’on trouve au livre XV, section 44, va particulièrement retenir notre attention. Ce passage a très fréquemment été cité en rapport avec la personne de Christ, mais il le sera ici dans le contexte particulier de sa relation avec le chapitre 18 de l’évangile selon Jean.
Cependant, avant d’en aborder le contenu, demandons-nous de quelle époque date le manuscrit le plus ancien de ces Annales dont nous sommes aujourd’hui en possession. En ce qui concerne la partie où se trouve la section qui nous intéresse (les livres 11 à 16), il date du XIe siècle de notre ère, donc de l’an mille et quelque, probablement la fin de ce siècle. C’est sa rédaction en écriture bénéventaine (développée à partir du duché de Bénévent au sud de l’Italie) qui permet de le dater du XIe siècle. Ce manuscrit se trouve à Florence, en Italie, à la bibliothèque publique d’État Laurentienne. Entre la rédaction originale des Annales par Tacite vers l’an 115-117, et la copie la plus ancienne dont nous disposons, il s’est donc écoulé quelque 950 ans. Là encore, même si des spécialistes peuvent comparer et discuter de variantes existant entre ce manuscrit et d’autres copies plus tardives (lesquelles pourraient avoir été effectuées à partir d’autres manuscrits qui ont entre-temps disparu), il n’existe pas de remise en question de l’authenticité du texte de Tacite tel qu’il nous a été préservé. Mais laissons-là Tacite un instant, on reviendra ci-dessous sur cette fascinante section XV, 44.
Le papyrus P52
En ce qui concerne le second texte, il s’agit, en l’état actuel des choses, du plus ancien fragment de papyrus concernant les évangiles dont nous disposions : le P52. Il est conservé à la bibliothèque John Rylands de Manchester, au Royaume Uni, où les visiteurs peuvent d’ailleurs le contempler, car il est exposé dans une des galeries de cette fameuse bibliothèque. Il a été acquis sur un marché égyptien en 1920, mais n’a été déchiffré et publié qu’en 1935. De quand date-t-il ? Il est certes difficile de dater avec précision ce tout petit fragment de quelques centimètres, comprenant seulement 114 lettres, dont la taille varie entre 0.3 et 0.4 centimètre de hauteur, et qui forment clairement quelques mots provenant de l’évangile selon Jean. Il s’agit là aussi d’un fragment de codex (livre constitué de feuillets) et non d’un rouleau écrit sur une seule face seulement. A partir du texte conservé, de la taille des lettres et de leur espacement, les papyrologues (spécialistes de l’étude des papyrus) ont pu reconstituer la dimension originale du codex, qui, s’il ne comprenait que l’évangile de Jean, devait être constitué d’environ 130 pages de dix-huit lignes chacune.
Pour ce qui est de sa datation, pendant soixante-dix ans après la première publication, les spécialistes ont opté pour la première moitié, voire le premier tiers du deuxième siècle, puis certains ont émis des réserves envers une date aussi proche de la rédaction première de l’évangile de Jean, reportant l’âge de cette copie à la seconde moitié du deuxième siècle, voire au troisième siècle. En tout état de cause, la plausibilité d’une date autour de l’an 120-130 est toujours soutenue par nombre de spécialistes, ce qui ferait de P52 un document globalement contemporain de la rédaction initiale des Annales de Tacite.
Ce que nous rapporte la section XV, 44 des Annales
L’incendie de Rome
Revenons donc à ces Annales et à la fameuse section de XV, 44. De quoi y est-il question ? De l’incendie de Rome en l’an 64, et de la désignation de responsables-coupables pour cet événement dramatique qui détruisit une très grande partie de la capitale de l’empire sous l’empereur Néron : en l’occurrence la communauté de chrétiens qui s’était multipliée à Rome et servit de bouc émissaire alors que des rumeurs de plus en plus persistantes circulaient concernant la responsabilité directe de l’empereur [2]. Selon Suétone, un autre historien romain contemporain de Tacite (né vers 70 et mort entre 140 et 160), Néron aurait voulu reconstruire la ville avec de nouveaux plans, notamment pour faire place au gigantesque et luxueux palais qu’il avait en vue : la fameuse Maison Dorée (Domus aurea), dont on a récemment retrouvé de nouveaux vestiges, jusque-là enfouis (Vie de Néron, 38 [3]). Tacite, quant à lui, écrit quelque cinquante ans après les événements relatés. Vers l’an 115 il pouvait encore avoir accès à des témoins oculaires de ce qui s’était passé, étant lui-même né sous le règne de Néron et ayant eu entre six et huit ans au moment des faits. Dans ce passage, évoquant cette communauté chrétienne et ses origines, il mentionne les noms de Christ, de Tibère et de Ponce Pilate. Voici donc le passage en question :
Mais aucun moyen humain ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d’avoir ordonné l’incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d’autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d’hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Ponce Pilate. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d’infamies et d’horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d’autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux au Cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les coeurs s’ouvraient à la compassion, en pensant que ce n’était pas au bien public, mais à la cruauté d’un seul, qu’ils étaient immolés.[4]
La position de Tacite
Comme on peut aisément s’en apercevoir, Tacite n’a aucune espèce de sympathie pour cette secte chrétienne, qu’il qualifie d’exécrable superstition, pas plus que pour ses adeptes, que le peuple accusait de haine contre le genre humain, probablement en raison de leur refus de se mêler aux rites païens en vigueur à Rome et dans l’empire. Pour Tacite, il y a visiblement des lignes rouges à ne pas franchir dans la pratique religieuse. Celle-ci n’est acceptable que si elle est contenue dans certaines bornes – celles des croyances dans toutes les divinités romaines païennes et les rites qui les accompagnent, au service du bien public, nous fait-il comprendre – tout en rejetant pêle-mêle chrétiens et adeptes d’autres cultes ou religions étrangères aux traditions romaines. Il a lui-même été membre de la caste prestigieuse des prêtres quindécemvirs sacris faciundis en l’an 88 tout en étant préteur en exercice (sous l’empereur Domitien), comme il l’écrit dans ces mêmes Annales (XI, 11). Or cette classe de prêtres était notamment en charge de la surveillance des cultes étrangers tolérés dans la capitale romaine (voir ici pour un aperçu de sa carrière). Ceci confère naturellement un relief particulier à l’expression de son mépris envers l’exécrable superstition.
Ce qu’en revanche il n’approuve pas – en avocat de formation qu’il est – c’est qu’une culpabilité juridique soit attribuée aux chrétiens en particulier, alors qu’elle n’a pas été prouvée. On peut bien mettre à mort des fanatiques prétendant que leur Christ s’est relevé d’une crucifixion justement infligée par Ponce Pilate – un procurateur au service de l’empereur en poste dans la province de Judée entre l’an 26 et l’an 36 (le titre de ce fonctionnaire était encore praefectum sous l’empereur Tibère, comme l’atteste la pierre de Pilate découverte à Césarée en 1961). L’écriteau cloué au sommet de la croix (grec : titlos ; en latin : titulum crucis – cf Jean 19.19) indiquait le motif de la condamnation, le crime commis. Ce motif figurait sur le rapport de police que Tacite aura pu consulter. Or une telle assertion – la résurrection physique de ce supplicié – revenait à dire que l’autorité romaine ne serait pas en mesure d’exécuter ses sentences : après avoir prétendu être le roi des Juifs et avoir à ce titre justement péri misérablement sur la croix, un quelconque imposteur mégalomane serait en mesure d’échapper au pouvoir de Rome en ressuscitant, comme l’affirme cette odieuse secte (voir ici). Voilà qui, pour Tacite, est non seulement une exécrable superstition, une impudence et une folie en soi digne de tous les châtiments, mais plus encore un ferment de révolte contre l’autorité de l’empereur. Cependant, pour l’avocat qu’il est, cela ne justifie en aucun cas l’imputation d’un crime comme l’incendie de Rome qui ne peut être prouvée, et qui n’est au fond qu’une manipulation destinée à calmer une opinion publique en colère, laquelle n’est d’ailleurs pas dupe du stratagème. Dans ses écrits, Tacite sait se montrer critique vis-à-vis des empereurs romains et de leurs méthodes de gouvernement (de préférence après qu’ils sont morts…)
Il est important de noter dans ce passage l’utilisation par Tacite du nom Christ et pas celui de Jésus de Nazareth, ou Jésus-Christ (voire Christ-Jésus). Cela montre que les sources de notre auteur ne sont pas les évangiles, ou la tradition orale chrétienne (on pense à la confession de foi répandue alors parmi les chrétiens : Iesous Kurios, « Jésus est Seigneur »), mais plutôt le nom générique sous lequel la personne de Jésus était déjà connue à Rome comme faisant l’objet du culte des chrétiens au sein de l’empire romain. Tacite n’est certainement pas un lecteur de l’évangile de Jean, ni de Matthieu, de Marc ou de Luc. Ami de Pline le Jeune (qui a supervisé des procès de chrétiens sous l’empereur Trajan au début du deuxième siècle) il a été proconsul de la province romaine d’Asie entre 113 et 116. Au moment où il rédige ses Annales, il aura donc pu lui aussi instruire de tels procès ou auditions, prenant connaissance des enseignements de la secte en question. Suétone, lui, parle de Chrestus dans sa « Vie de [l’empereur] Claude » (25.11), évoquant le fait qu’à l’instigation de ce dernier, les Juifs de Rome se soulevaient sans cesse et qu’il avait dû les bannir de la capitale (bannissement dont on trouve la mention au livre des Actes des Apôtres, 18.2, lorsqu’il y est question pour la première fois d’Aquilas et de Priscille, compagnons d’œuvre de l’apôtre Paul). C’est peut-être à cette mesure que se réfère Tacite lorsqu’il évoque le fait que la superstition en question avait été réprimée un moment.
Une secte déjà largement répandue à Rome
Ce que Tacite nous dit en l’espèce, c’est qu’en l’an 64-65, pullulait à Rome une secte de chrétiens, issue de la province de Judée et se réclamant d’un certain Christ, personnage ayant bel et bien existé, puisqu’il avait comparu devant le procurateur Ponce Pilate en poste dans cette province du temps de l’empereur Tibère, et que ce Christ avait été livré au supplice, en l’occurrence la crucifixion – (le summum supplicium chez les auteurs antiques, appliqué aux étrangers rebelles et aux bandits) puisqu’il n’était pas citoyen romain, étant considéré condamné de droit commun. Si l’on pense à la lettre que l’apôtre Paul adresse aux chrétiens de Rome en l’an 56 ou 57 de notre ère, il n’est guère étonnant de trouver sous la plume de Tacite une mention selon laquelle cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d’infamies et d’horreurs afflue et trouve des partisans. En effet, dans cette épître aux Romains Paul leur écrit (1.8) : Je rends d’abord grâces à mon Dieu par Jésus-Christ, au sujet de vous tous, parce que votre foi est renommée dans le monde entier. Le nombre de personnes que Paul salue à Rome à la fin de sa missive (ch. 16) témoigne amplement de ce que trente ans à peine après la crucifixion de ce Christ sous Ponce-Pilate, l’exécrable superstition a en effet essaimé un peu partout dans l’empire, et particulièrement à Rome. L’Église qui est à Rome est bien connue des autres : Toutes les Églises du Christ vous saluent (16.16). Écrivant une autre lettre, cette fois à l’Église de la ville de Philippes en Macédoine vers l’an 61 (donc trois ans environ avant l’incendie de Rome), Paul leur enverra des salutations de la part des chrétiens de Rome : Tous les saints vous saluent, principalement ceux de la maison de César. Il est clair que la secte a même infecté l’entourage proche de l’empereur.
L’enseignement soutenu de Paul et d’autres sur la personne de Christ, notamment dans sa longue épitre de 56/57, a manifestement porté ses fruits. Au reste, en lisant les noms de toutes les personnes que Paul salue chaleureusement en Romains 16, et qui sont familiers aux lecteurs de l’épitre aux Romains depuis bientôt deux mille ans, on ne peut s’empêcher de se demander combien de ces chrétiens périrent durant la persécution enclenchée par Néron quelque huit ans plus tard, certains d’entre eux terminant leur carrière terrestre comme torches vivantes dans les jardins de l’empereur.
Le P52 : Un fragment de Jean 18 qui nous ramène aux Annales de Tacite
Mais retournons maintenant au P52, de la bibliothèque John Rylands à Manchester : ce fragment de l’évangile selon Jean témoigne que quelques décennies à peine après la rédaction initiale de cet écrit (la date traditionnellement attribuée à cette rédaction se situant vers l’an 85, même si certains spécialistes optent pour une date antérieure en raison de détails internes au texte lui-même), des copies en sont diffusées jusqu’en Égypte. C’est une bonne indication de la multiplication très rapide de copies des évangiles, qui ont commencé à circuler sur le pourtour du bassin méditerranéen. La publication conjointe des quatre évangiles du Nouveau Testament sous forme de codex sera rapidement popularisée, comme l’atteste le manuscrit P75 de la collection Bodmer, daté du début du troisième siècle (il comprend des extraits des quatre évangiles, et contient également le livre des Actes des Apôtres).
Ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, c’est de savoir quels mots ou parties de mots de l’évangile de Jean apparaissent sur P52 de façon clairement identifiable, même si mutilés en raison des déchirures sur les bords du fragment : il s’agit de deux extraits du chapitre 18. Au recto apparaît une partie des versets 31 à 33, et au verso ce qui reste des versets 36 à 38. Les mots ou lettres surlignés dans la traduction française sont mutatis mutandis ceux qui apparaissent en grec sur le fragment (l’ordre des mots dans la syntaxe de la phrase grecque étant naturellement différent de l’ordre en français). Logiquement, sur le fragment de papyrus en grec, à l’alignement des mots à gauche au recto, correspond à un alignement à droite au verso. Voici le passage en question dans son intégralité (cité d’après la version Segond révisée, dite « la Colombe ») :
- Sur quoi, Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes et jugez-le selon votre loi. Les Juifs lui dirent : Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort. 32. C’était afin que s’accomplisse la parole que Jésus avait dite, pour indiquer de quelle mort il devait mourir. 33. Pilate rentra dans le prétoire, appela Jésus et lui dit : Es-tu le roi des Juifs ?
[Jésus répondit : Est-ce de toi-même que tu dis cela, ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ? 35. Pilate répondit : Moi, suis-je donc Juif ? Ta nation et les principaux sacrificateurs t’ont livré à moi : qu’as-tu fait ? 35. Jésus répondit : Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi, afin que je ne sois pas livré aux Juifs ; mais maintenant, mon royaume n’est pas d’ici-bas. 37. Pilate lui dit : Tu es donc roi ? Jésus répondit : Tu le dis : je suis roi.]
Voici pourquoi je suis venu dans le monde : pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. 38. Pilate lui dit : Qu’est-ce que la vérité ? Et Après avoir dit cela, il sortit de nouveau pour aller vers les Juifs et leur dit : Moi, je ne trouve aucun motif [de condamnation] en lui.
Ainsi, une fois reconstitué ce texte contenant quelques lettres ou mots issus de Jean 18.31-38, nous nous nous rendons compte que ce qui nous y est rapporté – la comparution de Jésus, appelé Christ, devant Ponce Pilate – est cela même dont témoigne à peu près à la même époque un historien romain du nom de Publius Tacite, historien renommé et peu suspect de sympathie pour la secte chrétienne déjà bien répandue à Rome au début des années soixante. Dans les deux cas nous sommes un siècle à peine après les événements relatés aussi bien par Tacite que dans l’évangile de Jean. Cependant, alors que dans le cas de P52, en tant qu’objet historique pouvant être soumis à une datation ne variant que de quelques décennies, on est au plus près du manuscrit autographe de l’évangile de Jean, les Annales de Tacite, quant à elles, nous sont parvenues par le biais d’un manuscrit datant de quelque neuf cent cinquante ans après sa rédaction originale.
Cet écartèlement chronologique quant aux textes-témoins, et les implications interprétatives qu’il induit, ne sauraient laisser indifférent l’étudiant sérieux des sources concernant la personne de Jésus de Nazareth, tant il semble renverser les opinions sceptiques couramment exprimées par rapport aux témoignages issus des communautés chrétiennes primitives. Si l’on posait en termes généraux à un public moyennement averti la question de savoir lequel des deux textes en question dispose d’un support matériel pouvant être daté au plus près du manuscrit autographe, il y a fort à parier que la réponse très majoritaire consisterait en ce qu’il s’agit des Annales de Tacite, alors que l’attestation de l’évangile selon Jean serait quant à elle reléguée à une époque bien plus tardive.
Qu’est-ce que la vérité ?
Une dernière chose mérite d’être soulignée dans cette mise en vis-à-vis de ces deux écrits, l’un provenant des rangs de la « secte chrétienne», l’autre d’un écrivain romain qui y était profondément hostile : P52 aussi bien que la section XV, 44 des Annales témoignent de ce que l’autorité romaine a, dans le cas de Pilate sous l’empereur Tibère, sciemment envoyé au supplice quelqu’un que Pilate considérait être innocent (il sortit de nouveau pour aller vers les Juifs et leur dit : Moi, je ne trouve aucun motif [de condamnation] en lui) ; et, dans le cas des autorités romaines sous l’empereur Néron, qu’elles ont sciemment envoyé périr dans les supplices les plus atroces des gens (les chrétiens de Rome en 64-65) qu’elles savaient au fond d’elles-mêmes être innocents du crime particulier dont on les accusait (On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain). Faut-il cependant s’en étonner, au vu de la conception toute relativiste qui caractérise la fameuse réplique de Pilate à Jésus apparaissant en filigrane sur notre fragment de papyrus (v. 38) : Qu’est-ce que la vérité ?
Pour ceux qui sont familiers avec l’évangile selon Jean, ce parallèle ne pourra manquer non plus d’évoquer une parole de Jésus-Christ rapportée à peine trois chapitres auparavant (15.20-21) : Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. Mais tout cela, ils vous le feront à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé.
Quoi qu’il en soit, la mise en regard de ces deux textes nous permet de nous faire une meilleure idée du rapport qu’entretenait l’élite romaine païenne avec la communauté chrétienne. Elle souligne entre autres le fait qu’aux alentours des années soixante, loin d’être une secte en tout début de formation idéologique, elle était aussi bien numériquement que doctrinalement fortement constituée sur le fondement des événements liés à la passion du Christ, événements attestés historiquement par des sources d’origine fort différente.
Image: P52, Internet Archives
[1] Entre autres : Théorie de Jésus, Biographie d’une idée, par Michel Onfray (2023, Bouquins, essai).
[2] Le roman Quo Vadis du prix Nobel de littérature Henryk Sienkiewicz (1896) repris en 1951 dans une fameuse production hollywoodienne au même titre (avec Peter Ustinov dans le rôle de Néron) reprend dans sa trame un certain nombre d’éléments historiques liés à cet épisode.
[3] Cependant, il n’épargna ni le peuple ni les murs de sa patrie. Quelqu’un, dans un entretien familier, ayant cité ce vers grec : « Que la terre, après moi, périsse par le feu », « Non, reprit-il, que ce soit de mon vivant ». Et il accomplit son vœu. En effet, choqué de la laideur des anciens édifices, ainsi que des rues étroites et tortueuses de Rome, il y mit le feu si publiquement, que plusieurs consulaires n’osèrent pas arrêter les esclaves de sa chambre qu’ils surprirent dans leurs maisons, avec des étoupes et des flambeaux. Des greniers, voisins de la Maison Dorée, et dont le terrain lui faisait envie, furent abattus par des machines de guerre et incendiés, parce qu’ils étaient bâtis en pierres de taille. Le fléau exerça ses fureurs durant six jours et sept nuits. Le peuple n’eut d’autre refuge que les monuments et les tombeaux.
[4] Traduction française de J.L. Burnouf, Œuvres complètes de Tacite traduites en français avec une introduction et des notes, Paris 1859.
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