UN CHEF D’OEUVRE DE LUCIDITÉ PHILOSOPHIQUE

A l’heure où la religion néopaïenne de Dionysos (Bacchus) vient d’être portée aux nues, adorée et magnifiée devant le monde entier durant la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris  de 2024, quoi de mieux que de donner la parole à Jean Brun en revenant vers l’un de ses chefs-d’œuvre de lucidité philosophique, justement le Retour de Dionysos (la première édition date de 1969, la seconde, parue aux éditions Les Bergers et les Mages – citée ici – de 1976).  Jean Brun nous y décrit magistralement les racines existentielles de cette divinité païenne toujours renaissante et ses manifestations multiformes, que ce soit au travers de la technologie, des concepts, ou des grandes fêtes à l’intention des masses, comme celle à laquelle la planète était conviée lors de cette ouverture.  Nous espérons ainsi qu’à partir de quelques pages tirées des chapitres IV et V, nombreux seront ceux qui souhaiteront prendre connaissance de cet ouvrage prophétique, écrit il y a presque cinquante ans, mais qui n’a pas pris une ride.

Jean Brun nous a quittés le 17 mars 1994, à l’âge de soixante-quinze ans.  Foi et Vie Réformées a déjà eu l’occasion de publier des extraits de quelques-uns de ses ouvrages, comme A La recherche du paradis perdu (ici); La Nudité humaine (ici) ou Les vagabonds de l’Occident (ici).

CHAPITRE IV : DIONYSOS ET LES CHORÉGRAPHIES DE L’EXISTENCE

De la quête de l’insolite aux esthétismes du pathologique p. 149-152.

Dans un univers où Dionysos a réduit le modèle à n’être qu’un ensemble de structures provisoirement organisées et impliquant des combinaisons tenues pour de simples cas parmi de nombreux autres cas possibles, se manifeste une véritable prédilection pour le monstre qui se présente avec toute la séduction qu’offrent les vagabondages dans les anatomies. Expression d’un désir de surabondance luxuriante, le monstre exprime, surtout dans un monde de la consommation envahi par ses propres productions et toujours en quête de nouveautés, ce qui est vraiment hors-série.  Le monstre semble substituer à la vieille notion d’univers celle d’un « multivers » impliquant des voyages au fond de tous les gouffres et de tous les inconnus déroutants.

Telle est la raison pour laquelle, dans les sociétés où règne l’abondance, le phénomène en surnombre prend tout de suite les allures d’une révélation ou d’un message venu d’un ailleurs et auquel il importe d’être attentif.  C’est ainsi que l’exception apparaît comme une « invitation au voyage » dans l’extraordinaire et que le cas finit par prendre, pour un temps assez court d’ailleurs, une valeur exemplaire.  De là naissent les quêtes de l’étrange dans lesquelles l’insolite devient une occasion bénéfique de provoquer les rythmes d’une dilatation dionysiaque de l’existence, quêtes qui débouchent dans les esthétismes du pathologique.

La chasse à l’insolite, entretenue par le philonéisme [amour de tout ce qui est nouveau] à tout prix, se traduit tout d’abord par le désir quasi obsessionnel de découvrir des phénomènes échappant aux normes proposées par la vie quotidienne.  Qu’il s’agisse de collection d’objets bizarres, de procédés graphiques pour déformer, reformer, dissoudre, mutiler, disloquer les images des choses ou celles de la figure humaine, nous nous trouvons toujours en face de tentatives visant à faire passer par quelques séismes destructeurs et reconstructeurs un monde que Dionysos cherche à faire exploser.  Une telle quête du phénoménal est sans cesse à la recherche de modes de restructuration inconnus ; c’est ainsi que nos sociétés de consommation proposent à l’admiration de consommateurs blasés des types capables de lancer dans la vie quotidienne des genres nouveaux auxquels sont voués de véritables cultes.

Un type et un genre se manifestent immédiatement par des signes, un comportement et un langage provoquant l’attention des moins perspicaces.  Ce qui caractérise ces types, c’est le phénomène de contagion qu’ils déclenchent : à défaut de pouvoir être quelqu’un, on cherche à se donner un genre et à se créer un type ; on pense ainsi acquérir des structures libérant du vieil homme et plongeant dans un champ où, dans la chaleur des généralités, se préparent les refontes du moi selon des rythmes neufs.  Chevelure, vêtement, langage, révolte et érostratisme donnent à penser que les convulsions cosmiques tant souhaitées sont désormais toutes proches.  Bien que ces types et ces genres se renouvellent sans cesse dans les signes extérieurs qui permettent de les définir, ils impliquent une attitude commune : celle d’un moi qui veut sortir de ses limites et qui trouve à l’intérieur d’un type de généralité de quoi se délivrer d’une individualité étouffante.  Que ces types et ces genres aient été ceux des Incroyables et des Merveilleuses, des Zazous, des Beatniks, des Minets, des Provos, des Hippies, des Freebies des Yippies ou autres genres à venir, ils se caractérisent par un refus de l’ordre social, considéré comme aux antipodes du rêve, et par un rappel à quelque voyage qui peut choisir pour alibi le mysticisme, l’amour ou la révolution. L’insolite dans l’apparaître et dans le langage se prend pour une première approche de l’insolite dans l’être ; c’est par ce biais que les sphynx sans secret jouent en « moi dièze » et attendent de la bande ou des copains qu’ils leur distribuent les joies extatiques des orgasmes collectifs.

C’est en des termes étonnamment modernes qu’Erwin Rohde parle du culte thrace de Dionysos :

Ce culte avait pour but, et l’on pouvait dire qu’il avait pour tâche, de pousser jusqu’à l’« ekstasis » l’excitation de ceux qui y participaient, d’arracher leurs « âmes » au cercle habituel de leur existence humaine limitée, et de les élever, libres d’esprit, à la communion avec Dieu et avec l’essaim d’esprits qui l’accompagnent.  Les ravissements de ces orgiasmes ouvraient à ceux qui, en vrais « bakchoi », tombaient réellement dans l’état de sainte folie, un champ d’expérience dont leur existence individuelle et parfaitement raisonnable ne pouvait leur donner la moindre idée.  Car ils devaient considérer comme des expériences de contenu objectif les sensations et les visions qu’ils avaient eues dans l’« ekstasis ».  Si donc la croyance à l’existence d’un second moi humain, distinct et séparable du corps, pouvait être déjà entretenue par les « expériences » de la séparation et de son action indépendante dans le songe et dans l’évanouissement, combien cette croyance ne devait-elle pas grandir et se fortifier chez ceux qui avaient « expérimenté » en eux-mêmes, dans le ravissement de ces danses orgiastiques, comment l’âme, délivrée du corps, pouvait participer aux joies et aux terreurs de la divinité. (Erwin Rohde, Psyché, trad. A. Reymond, p. 289).

CHAPITRE V : DIONYSOS ET LE GRAND ÊTRE SOCIAL

Dionysos dans la cité : les prestiges de la fête (p.201-204)

Notons tout d’abord qu’il n’existe pas de différence fondamentale entre les foules d’admirateurs qui se pressent hystériquement pour voir de plus près une idole de la chanson ou du sport, et les foules de partisans qui se bousculent, ou qui défilent, devant un chef de parti ou d’État.  Dans un cas comme dans l’autre, ces foules constituent un organisme spécifique dont il est possible de faire la psychologie, la psychanalyse et sur lequel les moyens de publicité et de propagande exercent une action permettant à des techniques de l’information et de la suggestion de les manipuler.  Telle est la raison pour laquelle on a pu assimiler les foules, voire les institutions organisées, à des individus animés d’extases ou de délires, à des corps que l’on manie ou que l’on vide, et constituant un énorme réservoir d’électricité dont il est possible de jouir [cf. la formule de Baudelaire : « Jouir de la foule est un art »].

C’est pourquoi on peut dire que, les concentrations urbaines et le développement considérable des mass media aidant, Dionysos tente d’être, en ce XXe siècle, le dieu qui descend dans la rue.  Dans son manifeste du futurisme, Marinetti disait son désir de chanter « les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ».  La foule paraissait être le domaine même où le paroxysme, le dynamisme, le pluralisme, le simultanéisme, le dramatisme, l’intégralisme, l’impulsionnisme [il s’agit là de noms de ces nombreuses écoles poétiques du début du siècle], pouvait trouver le foyer d’exaspération des incendies, du délire colossal, des défis gigantesques et des iconoclasties envoûtantes.  C’est également dans la rue qu’Artaud voulait faire descendre l’art en cherchant dans l’agitation des masses la poésie des jours de fête et des émeutes ; à ses yeux cette foule a l’immense mérite de penser d’abord avec les sens et d’être par conséquent reliée aux forces souterraines, disons dionysiaques, de la vie.  C’est également à la foule que Sartre a recours pour nous délivrer de la vie intérieure, lorsqu’il nous dit, dans une formule on ne peut plus dionysiaque, que « être c’est éclater dans le monde » [Situations I, Paris, 1947, p. 33] et que nous nous découvrirons dans la ville, au milieu de la foule (…)

C’est ainsi que, aujourd’hui, Dionysos errant dans la rue en quête de jeux de foules capables de secouer le monde, a trouvé dans la révolution le plus exaltant alibi de la Fête ; la recherche d’une révolution des sens va de pair avec des recherches sur le sens de la révolution car cette dernière se présente sous les traits séduisants d’un orgasme collectif (…) Dans les pays surdéveloppés où Dionysos a à sa disposition toutes les ressources de la technique, la révolution a cessé d’être un soulèvement d’opprimés revendiquant le droit à voir reconnaître leur dignité humaine, pour devenir le divertissement, au sens pascalien du terme, l’aventure suprême, côtoyant la mort, la destruction consommatrice improvisée ou non.  Animée de toutes les exaltations que donnent les transgressions, ouverte sur un jeu sans cesse renouvelé, la révolution est devenue le bateau ivre sur lequel s’embarquent ceux qui voient en elle le domaine nouveau où Dionysos palpite dans des lacérations et des remembrements sans fin.

 

Image: Le Retour de Dionysos, par Jean Brun, Éditions Les Bergers et les Mages, Paris, 1976

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