Le pasteur Jacques Saurin, né à Nîmes en 1677 et mort à La Haye en 1730, est sans doute l’un des plus grands prédicateurs du Refuge protestant (ce terme recouvrant les pays voisins qui ont accueilli les Huguenots français persécutés par la monarchie de Louis XIV, particulièrement après l’Édit de Fontainebleau de 1685, qui révoquait l’Édit de Nantes). Pasteur de la communauté protestante française de la Haye après avoir été soldat au service du Piémont puis étudiant en philosophie et en théologie à Genève, sa prédication puissante, insistant sur la nécessité de la conversion quotidienne à Christ au milieu des tentations mondaines de toutes sortes, a connu un grand retentissement, en partie grâce à la publication de ses sermons à partir de 1708. Les éditions (dont certaines en anglais et en allemand) se sont succédées jusqu’au milieu du 19e siècle. C’est à partir de son expérience pastorale au chevet de mourants atteints d’incrédulité qu’il dresse le portrait suivant des affres de la mort atteignant les incrédules qu’il a régulièrement l’occasion de visiter.
A quoi l’incrédulité est-elle bonne ? Quel charme peut-on trouver à forcer son esprit de ne savoir ni d’où il vient, ni ce qu’il doit devenir ? Si dans ce petit espace où notre vie est limitée, l’amour de l’indépendance fait goûter ce funeste parti, que ce parti coûte cher à l’extrémité de la vie ! C’est ici que je voudrais que ma plume eût été trempée dans le fiel de la colère céleste pour vous peindre l’état d’un homme qui expire dans ces cruelles incertitudes, et qui envisage malgré lui ces vérités de la religion qu’il travaille inutilement à déraciner de son cœur !
Tout, dans ce moment terrible contribue à troubler son âme : me voici, se dit-il à lui-même, me voici dans le lit de ma mort, et destitué de toute espérance de retourner jamais au monde ! Les médecins m’abandonnent, mes amis n’ont plus à m’offrir que d’inutiles soupirs et des larmes impuissantes, les remèdes et les consultations n’ont point de succès, et non seulement cette portion des biens de la terre que je possède, mais l’univers entier ne saurait m’arracher de ce déplorable état : il faut donc mourir ! Ce n’est plus un prédicateur que j’entends, ce n’est plus un livre qui me parle ; c’est la mort elle-même qui s’approche pour m’instruire. Déjà je sens je ne sais quelle glace qui me saisit ; déjà une sueur mortelle se répand sur toute la surface de mon corps ; mes pieds, mes mains, tous mes membres décharnés tiennent déjà plus du cadavre que d’un corps animé : il faut donc mourir !
Où vais-je ? Que dois-je devenir ? Déjà quel spectacle affreux que celui de mon corps ! Déjà je me représente ces lugubres flambeaux, ces voiles sinistres, ces sons funèbres, cette demeure souterraine, ces vers ! Si j’envisage mon âme, j’ignore sa destinée ; je me jette tête baissée dans une nuit éternelle. Mon incrédulité me dit qu’une vie à venir est une chimère : mais je sens je ne sais quoi qui trouble mon incrédulité. La pensée du néant, toute terrible qu’elle est, me paraîtrait supportable si l’idée d’un paradis et d’un enfer ne se présentait malgré moi à mon esprit. Mais je le vois ce paradis, ce séjour immortel de gloire et de bonheur ! Je le vois au-dessus de ma tête, je le vois comme un lieu dont mes crimes m’ont fermé l’entrée. Je le vois cet enfer dont je faisais le sujet de mes plaisanteries, je le vois ouvert sous mes pieds.
Tel est, mes frères, l’incrédulité au lit de mort. Ce ne sont pas là des traits d’imagination, ce ne sont pas des images faites à plaisir. Ce sont des tableaux pris d’après nature. C’est ce que nous voyons tous les jours dans ces visites fatales où notre ministère nous engage, où il semble que Dieu nous appelle pour nous rendre les tristes témoins de sa fureur et de sa vengeance.
(Pour d’autres extraits de sermons de Jacques Saurin, voir ici, ici, ici et ici).
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