L’expression « libre arbitre » apparaît régulièrement dans les discussions courantes, orales ou écrites, et, il faut le dire, le plus souvent à très mauvais escient.  A l’ère de l’intelligence artificielle et des robots made in China hyper développés, on s’efforce de soutenir qu’en tant qu’êtres humains nous ne sommes pas des robots sans volonté, des êtres dont les décisions nous seraient dictées par contrainte, tout comme on imprime de l’extérieur une empreinte sur de la pâte à modeler. Est-ce que je ne dispose pas d’une volonté entièrement libre pour décider de prendre du fromage plutôt que de la poire au dessert si j’en ai envie ?  Qui pourrait m’en empêcher (sauf, bien sûr, à pointer un revolver sur ma tempe au moment du dessert, mais c’est là un cas de figure un peu particulier, qui n’abolit pas le principe de ma liberté) ?

C’est pourquoi lorsque la notion de libre arbitre apparaît au détour d’une discussion peu ou prou théologique, son rejet suscite incompréhension voire dégoût : rejeter le libre arbitre comme étant une fiction impliquerait en effet un fatalisme ou un déterminisme insupportable pour les êtres conscients et évolués que nous sommes.

Or, outre que c’est démontrer une grande ignorance vis-à-vis de la notion de libre arbitre sur le plan théologique, ce qu’elle signifie et implique réellement par rapport à mon salut et à ma destinée éternelle, eu égard à la sainteté et à la justice parfaites du Dieu tout puissant, derrière cette réaction se cache quelque part un a priori, une présupposition qui n’est pas visible aux yeux de ceux qui se fondent sur elle : cette présupposition consiste à croire, ou admettre qu’il existe quelque part une volonté humaine et une liberté humaines absolues. C’est bien sûr là une pure vue de l’esprit, un pur mythe, constamment contredit par l’expérience humaine, même s’il est quelque part admis comme vérité d’évangile.

Dans un article posté sur notre site (voir https://foietviereformees.org/volonte-contrainte-libre-arbitre) nous avons déjà fourni des éléments de réflexion sur cette question à partir du traité « Bouclier de la foy » du pasteur et théologien réformé français Pierre du Moulin (1568-1658), qui répond aux objections sur le libre arbitre énoncées à l’époque par le Jésuite Pierre Arnoux. Dans cet article, les extraits de ce traité sont suivis par quelques passages du deuxième livre de l’Institution de la Religion Chrétienne de Jean Calvin (le chapitre 2, qui traite en profondeur de cette question).

Afin de compléter ce panorama, nous proposons ici la lecture d’autres passages tirés de ce même livre 2 de l’Institution (les chapitres 1 et 2) précédant les extraits cités dans notre précédent article. Ils permettent de prendre la question à sa source sur le plan d’une réflexion théologique fondée sur la Bible.  Calvin continue ensuite sur sa lancée en examinant la position des philosophes antiques sur la question, et la manière dont les Pères de l’Église ont parfois tâché de s’accommoder aux vues philosophiques communément acceptées de leur temps pour opérer une forme de synthèse acceptable aux yeux du public de l’époque. 

L’idée de ces deux articles est donc d’inviter à prendre connaissance par soi-même de l’argumentaire de Calvin en allant découvrir ces chapitres particuliers de son Institution (ainsi que les suivants). Elle et citée ici dans la version en français moderne préparée par M. de Védrines et P. Wells, publiée par les éditions Kerygma-Excelsis (2009).

Institution II, i, 9 La cause du péché n’incombe pas à Dieu mais aux hommes

Lorsque nous disons que les hommes sont naturellement vicieux, certaines personnes osent attribuer la cause de leur péché à Dieu.  Elles se trompent gravement en imaginant contempler l’ouvrage de Dieu dans leurs souillures, alors qu’elles devraient plutôt le chercher et l’observer dans la nature qu’Adam avait reçue avant qu’elle soit corrompue.  Notre perdition est due à la faute commise par notre chair et ne vient pas de Dieu, puisqu’elle n’a d’autre cause que la déchéance de la condition qui était la nôtre à l’origine dans la création.

Il ne convient pas d’objecter ici que Dieu aurait mieux pourvu à notre salut s’il avait prévenu la chute d’Adam. Cette objection est si audacieuse et inconsciente qu’elle ne doit pas atteindre l’intelligence du croyant (…) N’oublions jamais que notre ruine est à imputer à la corruption de notre nature qui a été donnée à l’homme au tout début, afin de ne pas accuser Dieu, comme si notre mal venait de lui. Il est exact que la plaie mortelle du péché est comme fichée en notre nature ; mais il y a une grande différence entre une blessure infligée de l’extérieur et une blessure intérieure présente depuis le début.  Il est certain que notre nature a été blessée part le péché qui est survenu. Nous n’avons qu’à nous en prendre à nous-mêmes.  C’est ce que l’Écriture expose clairement, car l’Ecclésiaste dit : Dieu a fait les hommes droits ; mais ils ont cherché bien des subtilités (Eccl. 7.29).  Il apparaît donc que sa ruine n’est à imputer qu’à l’homme, puisqu’il avait été doté par Dieu d’une droiture naturelle et que sa vanité l’a fait trébucher.

Institution II, i, 10, La distinction entre perversité « de nature » et perversité « naturelle »

Nous disons que l’homme est naturellement corrompu à cause de sa perversité, mais que cette perversité n’est pas de nature en lui. Nous nions que cette perversité soit de nature afin de montrer que c’est plutôt une caractéristique survenue chez l’être humain et non une propriété substantielle qui aurait été enracinée en lui dès le commencement. Cependant nous l’appelons « naturelle » afin que personne ne pense que cette perversité est apprise des mauvais comportements et exemples des autres, alors qu’elle nous enveloppe tous depuis notre conception [Psaume 51.6-7, Psaume 53.3-4].

Nous ne disons pas cela sans appui. L’apôtre Paul nous appelle tous « enfants de colère » (Éphésiens 2.3). Comment Dieu serait-il courroucé contre la plus noble de ses créatures puisque toutes les œuvres qu’il a accomplies lui plaisent ? Sa colère s’exprime à l’encontre de la corruption dont son œuvre est atteinte et non contre son œuvre. Si l’être humain, non sans cause, est naturellement abominable à Dieu, nous pourrons affirmer, à juste titre, qu’il est naturellement vicieux et mauvais.  Aussi S. Augustin ne fait-il aucune difficulté, à cause de notre nature corrompue, pour appeler « péché naturels » ceux qui règnent nécessairement dans notre chair quand nous sommes privés de la grâce de Dieu.

Institution II, ii, 1 L’humilité glorifie Dieu

Quand l’être humain est privé de tout bien, il saisit cette occasion pour s’excuser d’être indifférent. Et si on lui dit que, par lui-même, il n’a aucune capacité à bien faire, il ne fait aucun effort, comme si cela ne le concernait pas. D’autre part, on ne peut lui accorder la moindre chose sans porter atteinte à l’honneur de Dieu et sans qu’il ne contracte une vaine confiance et fasse preuve d’autosuffisance. Pour éviter ces inconvénients, nous aurons à faire preuve de précaution pour que l’homme, sachant qu’il n’y a nul bien en lui et qu’il est environné de misère et de contraintes, comprenne cependant comment il doit aspirer au bien dont il est privé, et à la liberté dont il manque, et même soit plus fortement pressé et incité à bien agir que si on le persuadait qu’il dispose de la plus grande puissance du monde.

Chacun voit combien ce point est important : secouer l’être humain de sa torpeur et de sa paresse. Quant au premier point – lui montrer sa pauvreté – plusieurs ne s’y résolvent pas. Certes il ne faut pas le dépouiller de ce qu’il a, c’est-à-dire le sous-estimer ; mais il est aussi évident qu’il est opportun de lui interdire toute fausse et vaine gloire. Car de même qu’il ne devait pas se glorifier lorsque, par la bienveillance de Dieu, il a été vêtu et doté de grâces souveraines, de même il convient maintenant qu’il s’humilie puisque, par son ingratitude et ayant perdu l’excellence dont il bénéficiait alors, il a été abaissé et connaît la disgrâce.  Pour mieux comprendre cela, je dis que l’Écriture, lorsque l’homme recevait le plus haut degré d’honneur possible, ne lui attribue pas plus que de dire qu’il a été créé à l’image de Dieu (Genèse 1.27). Cela signifie que l’homme n’a pas été riche de ses propres biens, mais que son bonheur était d’être proche de Dieu. Que lui reste-t-il maintenant qu’il et dépouillé et privé de toute gloire, sinon de reconnaître son Dieu, dont il n’a pas perçu la bonté et la générosité lorsqu’il jouissait avec abondance des richesses de sa grâce ? Puisqu’il n’a pas glorifié Dieu en signe de reconnaissance des biens qu’il en avait reçus, qu’il le glorifie maintenant en confessant sa pauvreté !

Bien plus, il importe que nous refusions la louange que notre sagesse ou notre orgueil susciteraient, et que nous veillions à maintenir la gloire de Dieu ; car ceux qui nous attribuent des qualités exagérées offensent Dieu et nous portent tort. Car que nous enseigne-t-on en nous exhortant à aller avec notre force et notre courage, sinon à nous comparer à une tige de roseau qui ne peut rien soutenir sans se courber immédiatement ? D’ailleurs on fait encore trop d’honneur à nos forces en les comparant à un roseau ! Tout ce qu’on en dit n’est que fumée[1]. C’est pourquoi ce n’est pas sans raison que cette belle phrase est si souvent répétée par S. Augustin : « Que ceux qui défendent le libre arbitre le détruisent au lieu de le renforcer ».


[1] Littéralement, dans le texte français de l’Institution de 1560 : « Car ce n’est que fumée tout ce que les hommes en ont imaginé et en babillent ».

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