POURRITURE OU DICTATURE ?

Le poisson pourrit toujours par la tête, dit un proverbe chinois. On pourrait le paraphraser comme suit : « Lorsque la tête du poisson est pourrie, il ne faut pas s’attendre à ce que les nageoires se mettent à frétiller ».

Lorsqu’on vit, non plus dans une république démocratique, mais dans une démocrature pédocratique, où se vérifient aussi bien le proverbe chinois que la paraphrase que je viens d’en proposer, la décomposition morale et sociale d’une nation qui s’est trop longtemps gargarisée de ses acquis et de son statut international auto proclamé de « lumière des nations » (lumen gentium), ne peut qu’atteindre des abîmes insondables. On est d’ailleurs en droit de se demander si la dette morale et la dette financière qui l’affectent ne sont pas tout simplement les deux faces de la même pièce de monnaie.

On peut aussi se demander si tous ceux qui se rendent bien compte de la perversion et du mensonge pratiqués au plus haut niveau de la pyramide sociale et de l’État, ceux qui sont capables de décrire avec précision l’étendue des conséquences délétères que cette perversion et ce mensonge généralisé ont sur la vie publique et corps social, sont, par là même, capables de se poser la question du Bien et du Mal de manière fondamentale. La réponse est sans doute : non… comme le démontrent tant d’analyses qui, tout en en décrivant avec acuité et réalisme bien des symptômes, refusent d’en voir les causes et d’accepter les seuls remèdes qui pourraient purger les écuries d’Augias.

QUELQUES TÊTES DE POISSON FORT DIFFÉRENTES

Prenons un peu de recul (presque trois mille ans !) pour comparer quelques des têtes de poisson fort différentes.

Dans l’Ancien Testament le reproche constant adressé au peuple d’Israël est d’être retourné aux cultes païens et idolâtres, qui ont fréquemment pour corollaire le sacrifice d’enfants, spécifiquement interdit dans la loi mosaïque (Lév. 18.21 et 20.2, où la peine de mort est prescrite dans un tel cas). En 2 Rois 3.27 Mécha, roi de Moab, au moment où il se voit assiégé dans sa capitale sans espoir apparent d’être délivré, offre son premier-né en holocauste sur la muraille de la ville. Les rois de Juda Ahaz (2 Rois 16.1-4) et Manassé (2 Rois 21.6) s’adonneront à cette pratique. Dans le cas de Manassé, occultisme et meurtre d’enfants vont de pair (voir ici) :

Il fit passer son fils par le feu ; il tirait des présages et pratiquait l’occultisme. Il établit des gens qui évoquaient les morts et qui prédisaient l’avenir (2 Rois 21.6).

La conduite perverse de ce roi ne pouvait que déteindre sur l’ensemble du peuple, qui se détourna des prescriptions de la loi de Moïse.  Le passage en question continue avec le rappel des paroles que l’Éternel avait dressées au roi Salomon dans un songe, au moment de l’inauguration du Temple de Jérusalem (1 Rois 9.1-9), puis conclut :

Mais ils n’ont pas écouté, et Manassé les a égarés, de sorte qu’ils ont fait le mal plus que les nations que l’Éternel avait détruites devant les Israélites (v.9).

A l’opposé, on trouve au second livre des Chroniques (chapitres à 20) un autre roi, Josaphat, qui cherche avec zèle à établir la justice et le droit dans son royaume. Le règne de ce quatrième roi de Juda, s’étend d’environ 873 à 849 av. J-C. Il est tout à fait frappant de voir le contraste qui existe entre lui et le roi d’Israël à la même époque, le fameux Achab, l’époux de la non moins fameuse Jézabel. Avec Josaphat, la restauration du droit et de la justice se trouve directement liée au retour du peuple vers l’Éternel, sous la houlette et les exhortations du roi lui-même :

Josaphat resta à Jérusalem. Puis il fit encore une tournée parmi le peuple, depuis Beer-Cheba jusqu’aux monts d’Éphraïm, et il le fit revenir à l’Éternel, le Dieu de ses pères. Il établit des juges dans toutes les villes fortes du pays de Juda, dans chaque ville. Il dit aux juges : Veillez à ce que vous ferez, car ce n’est pas pour les hommes que vous prononcerez des jugements ; c’est pour l’Éternel qui sera près de vous en matière de droit. Maintenant, que la crainte de l’Éternel soit sur vous ; prenez garde quand vous agirez, car il n’y a chez l’Éternel, notre Dieu, ni fraude, ni considération de personne, ni acceptation de présents (2 Ch 19.4-7).

Les fruits de ce zèle seront cueillis au chapitre 20, lorsque le royaume de Juda connaîtra une éclatante délivrance devant une coalition d’ennemis apparemment insurmontable. La victoire viendra directement de l’Éternel, et non de ses propres forces.

L’AVERTISSEMENT DU PSAUME 58

Toujours dans l’Ancien Testament, le psaume 58, attribué à David, met tout à plat en ce qui concerne la justice (ou le dévoiement de la justice) humaine. Le voici intégralement (dans la traduction Segond révisée, dite « La Colombe ») :

En vérité, est-ce en vous taisant que vous rendez la justice ?

Est-ce ainsi que vous jugez avec droiture, fils d’homme ?

Loin de là ! intentionnellement, vous commettez des fraudes ;

Dans le pays, c’est la violence de vos mains que vous placez sur la balance.

Les méchants sont pervertis dès le sein maternel,

Les menteurs s’égarent au sortir du ventre de leur mère,

Ils ont un venin pareil au venin d’un serpent,

D’une vipère sourde qui ferme son oreille,

Qui n’entend pas la voix des charmeurs,

Du magicien le plus habile.

 

Dieu, brise-leur les dents dans la bouche !

Éternel, casse les mâchoires des lionceaux !

Ils seront refoulés comme des eaux qui s’écoulent !

Il lancera ses flèches, et ils deviendront infirmes,

Comme une limace qui fond en avançant,

Tel l’avorton, ils ne verront plus le soleil.

Avant que vos marmites soient au contact de l’épine,

Verte ou enflammée, Dieu emportera les méchants par la tempête.

 

Le juste sera dans la joie, car il aura vu la vengeance ;

Il lavera ses pieds dans le sang des méchants.

Et les humains diront :

Oui, il y a une récompense pour le juste ;

Oui, il y a un Dieu qui exerce le jugement sur la terre.

On pourrait commenter ce psaume assez longuement, verset par verset.  Qu’il suffise de remarquer que dès le début, c’est une parodie de justice et de droit qui est pointée du doigt. Il y a bien des assemblées constituées qui sont censées rendre la justice, mais elles sont en fait vendues, corrompues jusqu’à la moelle.  Violence et discours trompeurs sont leurs marques propres. La prière du psalmiste envers l’Éternel Dieu est qu’il vienne lui-même briser leurs desseins et les réduire à néant. Dans la dernière partie, ceux qui ont faim et soif de justice voient leurs prières exaucées dès ici-bas, et s’en réjouissent.

JUSTICE ET INJUSTICE, VÉRITÉ ET MENSONGE DANS LE NOUVEAU TESTAMENT

Comment ce psaume 58 trouve-t-il un écho dans le Nouveau Testament ? On peut sans peine établir le rapport entre ce psaume et le procès inique intenté à Jésus de Nazareth, tel qu’il nous est rapporté dans les évangiles : il s’applique parfaitement à cet événement (faux témoignages, violence…) Les autorités aussi bien religieuses (juives) que politiques (romaines), se liguent contre un innocent et se moquent de la royauté qu’il s’est attribuée, ainsi que de son Royaume.

Lors de la crucifixion de Jésus, un écriteau placé sur la Croix par ordre du préfet Ponce Pilate portait la mention « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs » écrite en hébreu, latin et grec (Jean 19.19-22). Cette mention scandalisa ceux qui n’y voyaient qu’une forme de dérision vis-à-vis de leur nation. Ils demandèrent à Pilate de la retirer, ce à quoi il leur répondit : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » (v. 22). Son refus de revenir sur cette mention peut être interprété de plusieurs manières, toujours est-il qu’à sa manière elle témoignait de l’universalité de la royauté de celui qu’elle désignait ainsi : les trois langues dans lesquelles elle apparaissait englobaient non seulement la province de Judée où se déroulait cette scène (hébreu), mais l’ouest (latin) aussi bien que l’est (grec) de l’empire romain.

Le livre de l’Apocalypse, au chapitre 19, se fera l’écho de ce nom et titre, lorsque l’Agneau qui a été immolé (crucifié) vient dans la gloire pour juger les nations en tant que Roi des rois et Seigneur des seigneurs.  Il est ici question non d’une royauté éphémère, corrompue, pleine de fraude et de mensonges, mais d’un roi qui juge et combat avec justice, et dont le règne n’aura pas de fin :

Puis je vis le ciel ouvert, et voici un cheval blanc. Celui qui le monte s’appelle Fidèle et Véritable, il juge et combat avec justice. Ses yeux sont une flamme de feu ; sur sa tête se trouvent plusieurs diadèmes ; il porte un nom écrit, que nul ne connaît, sinon lui, et il est vêtu d’un manteau trempé de sang. Son nom est la Parole de Dieu. Les armées qui sont dans le ciel le suivaient sur des chevaux blancs, revêtues de fin lin, blanc et pur. De sa bouche sort une épée tranchante pour frapper les nations. Il les fera paître avec un sceptre de fer [citation du psaume 2.9] et il foulera la cuve du vin de l’ardente colère du Dieu Tout-puissant. Il a sur son manteau et sur sa cuisse un nom écrit : Roi des rois et Seigneur des seigneurs.

Je voudrais simplement conclure en rappelant qu’au tout début de l’ère chrétienne, le symbole de la foi chrétienne fut justement le poisson (ICHTHUS en grec), car pris comme acronyme, ce mot donnait: « Jésus Christ, de Dieu le Fils, Sauveur » [Iesou Xristou, Théou Uios, Sauter]. En tant que tel, les chrétiens ne pouvaient que l’adorer comme Roi des rois et Seigneur des seigneurs.

(Pour un article sur « pourriture ou dictature », voir ici; pour un article sur la perversion au plus haut niveau, et ses racines idéologiques chez Sade, voir ici ; pour un article sur l’État comme acteur et complice de l’ensauvagement, voir ici).

Photo de Marek Studzinski sur Unsplash

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